Marie-Sophie était ce qu'on appelle une fille de bonne famille. Depuis sa naissance elle faisait la fierté de ses parents. Elle était d'une nature docile, jamais un mot plus haut que l'autre. C'était une élève excellente, elle venait d'entrer en terminale et préparait un bac scientifique, elle avait comme projets d'avenir de passer le concours d'entrée de l'ENA ou bien commencer des études à la faculté de médecine.
Elle était appréciée de tous les amis de ses parents qui la citaient souvent en exemple à leurs enfants. Pour tout le monde elle était une jeune fille parfaite. Elle allait à la messe tous les dimanches avec sa famille et participait activement à beaucoup d'activités bénévoles de sa paroisse.
Elle avait beaucoup d'amis, mais aucun petit ami, à dix sept ans ce n'était pas encore vraiment dans ses préoccupations, au contraire de pas mal de ses amies qui elles, ne faisaient que penser aux garçons. Pour Marie-Sophie, l'important était ses études, sa famille et la paroisse. Le reste lui importait peu. Pourtant elle était loin d'avoir un physique ingrat, blonde, fine, de magnifiques yeux bleu turquoise, elle était des plus gracieuse et finalement plus jolie que la plupart de ses amies, ce qui bien sûr ne laissait pas les garçons indifférents, mais aucun n'avait jamais su attirer vraiment son attention.
Tout semblait parfait dans son petit monde. Tout semblait tracé. Mais bientôt, elle allait se rendre compte que rien n'est jamais acquis.
Sur le chemin du lycée se trouvait une boutique qui portait le nom de « Lithium ». Dans la vitrine de ce magasin, sur un mannequin en fer forgé, se trouvait une robe faite de soie et de dentelles noires. Elle avait un décolleté vertigineux, d'immenses manches et était fendue à une hauteur plus qu'indécente. C'était le genre de robe que jamais elle ne porterait et que tout le monde trouverait des plus vulgaires. Pourtant, tous les matins et tous les soirs, quand elle passait devant la vitrine, elle ne pouvait s'empêcher de s'arrêter quelques instants pour l'admirer. Cette robe la fascinait. Les semaines, les mois passaient, la vitrine changeait, mais elle trônait immuablement au centre de l'étalage. Inexorablement, Marie-Sophie posait les yeux sur cet assemblage de tissus et il lui fallait un long moment pour arriver à se détacher de la vitrine.
En cet après-midi ensoleillée de mai, l'heure de la sortie avait sonné un peu plus tôt que d'habitude à cause de l'absence du prof de math. Marie-Sophie avait donc une heure devant elle. Elle avait tout d'abord eut l'intention de rentrer directement chez elle et de profiter de ce temps supplémentaire pour peaufiner sa dissertation de philosophie. Mais quand elle s'arrêta comme à l'accoutumé devant la vitrine pour admirer la robe noire, une idée lui traversa l'esprit : si elle entrait juste un instant et demandait si elle pouvait l'essayer, histoire de voir à quoi elle ressemblera dans une telle tenue. Elle resta un moment indécise devant la devanture, se disait que ce n'était surement pas une bonne chose et que cette robe n'était absolument pas décente. Mais d'une autre coté, personne ne le saurait jamais et sa disserte de philo était déjà plus que bonne. Et elle en avait tellement envie, elle se laissa donc aller, céda à la tentation et poussa la porte de la boutique.
A l'intérieur, elle fut accueillit par une femme entre deux âges, aux longs cheveux noirs, au teint très pâle et toute vêtue de noir. Elle fut surprise par le vert de ses yeux, elle n'en avait jamais vu de semblables, d'un vert si lumineux, si intense, ils ressemblaient à deux pierres précieuses. La femme la salua avec un grand sourire et lui demanda :
- bonjour mademoiselle, puis-je vous renseigner ?
Son regard perçant ne quittait pas Marie-Sophie et la mit mal à l'aise. C'est rougissante qu'elle balbutia sa demande :
- Et bien ... j'aimerais savoir... si c'est possible... enfin j'aimerais... la robe dans la vitrine...
La femme sourie de plus belle :
- Tu veux l'essayer, c'est ça ?
Marie-Sophie rougit de plus belle en acquiesçant.
- Pas de soucis, seulement je vais te demander quelques petits moments de patience, le temps que j'aille l'enlever du mannequin. Tu sais cette robe est assez ancienne, et c'est un exemplaire unique et très rare, c'est ce qui justifie d'ailleurs son prix, me dit-elle en ouvrant le paravent et se glissant dans la vitrine.
Marie-Sophie se rendit que durant tout ce temps où elle l'avait regardé à travers la vitre, jamais elle n'avait fait attention à ce détail. Peu importait, de toute façon elle n'avait absolument aucun intention de l'acheter.
Pendant que la femme s'affairait à ôter la robe du mannequin, Marie-Sophie observa la boutique. C'était un bric à braque de vêtements, de bijoux, de fioles contenant des poudres, des bougies de tous coloris et diverses tailles ainsi que des têtes de morts. Il y avait également des armes blanches : des épées, des haches qui semblaient venues de temps anciens. Tout cela lui sembla bien bizarre, et elle se demandait si elle avait bien fait d'entrer ici. Mais que pouvait-il bien lui arriver dans une boutique située dans une rue passante du centre ville.
Ses réflexions furent interrompues par la femme qui lui tendit la robe :
- Veuillez me suivre, mademoiselle, la cabine d'essayage est par ici, lui dit-elle en la prenant par le bras et l'entrainant dans le fond de la boutique.
Elle se retrouva dans la cabine qui était faite d'un cercle de fer accroché au mur qui maintenait un rideau de satin noir. A l'intérieur il n'y avait qu'une chaise sans âge et un miroir ovale orné d'un cadre en fer fait de roses qui s'entrelaçaient. Elle posa la robe précautionneusement sur la chaise et ôta ses vêtements le plus prestement possible : un vague malaise commençait à l'étreindre, elle savait qu'elle n'aurait pas du être là, ce lieu n'était pas un endroit fréquentable, cette tenue était indécente. Elle fut même sur le point de se rhabiller, de rendre la robe et de s'enfuir à toute jambe. Puis elle regarda la robe posée sur la chaise, cela faisait des mois qu'elle l'admirait, la passer juste quelques instants n'était somme toute pas pêché mortel.
Elle l'enfila et se tourna vers le miroir. La robe semblait faite sur mesure, elle épousait parfaitement les courbes de son corps et le mettait en valeur. Elle se trouva très belle, bien plus qu'elle ne l'aurait du. Le décolleté lui fit prendre conscience de la beauté de sa poitrine, le noir du tissus faisait ressortir son teint de porcelaine et l'illuminait, avec l'immense fente ses jambes paraissaient plus fines et interminablement longues. Elle se surprit à sourire à son reflet dans le miroir.
Mais toutes les meilleures choses ayant une fin, elle se dit qu'il était temps de l'enlever et de reprendre sa vie de lycéenne sage. Elle allait ramasser ses vêtements quand elle se dit que quelque chose n'allait pas. Elle tourna son regard vers le miroir, et ce qu'elle vit la glaça d'effroi : son reflet dans le miroir n'avait pas bougé, il la regardait toujours avec un sourire sur les lèvres, sourire moqueur cette fois. Elle fut comme paralysée par cette vision, comme si le regard démoniaque du reflet l'hypnotisait et avant qu'elle ait eut le temps de faire le moindre mouvement, il se mit à bouger, à tendre les bras vers elle et traverser le miroir comme s'il n'était pas en verre mais simplement une surface liquide qui ressemblait à de l'eau.
Avant que Marie-Sophie ait le temps de dire ouf, son double était avec elle dans la cabine et la jeta violemment vers le miroir, elle crut que sa dernière était venue, mais ce qui l'attendait était bien pire encore que la mort.
Au lieu de se fracasser contre la surface dure et froide, elle glissa au travers comme si elle traversait un simple rideau d'eau et se retrouva dans un lieu sombre, froid, effrayant ou tout ne semblait être que désolation. Elle ne comprenait pas où elle était, comment elle y était arrivée. Elle savait juste qu'elle voulait retourner dans la cabine, ôter cette maudite robe et rentrer chez elle.
Elle se retourna et ce qu'elle vit la glaça : elle était dans le miroir qui n'en était plus un et elle voyait comme à travers une vitre la cabine d'essayage et son double qui la regardait un mauvais sourire aux lèvres. Elle se mit à paniquer, à taper de toutes ses forces contre le carreau et à hurler qu'elle voulait sortir. De l'autre coté, son double je mis à rire, un rire diabolique. Quand elle eut finit, elle se rapprocha tout doucement jusqu'à ce que son visage soit presque contre la glace, elle plongea ses yeux dans ceux de Marie-Sophie et elle murmura :
- Chacune son tour ma belle... j'étais enfermée depuis bien trop longtemps, ta sagesse, ta perfection me donnait la nausée, j'étais enfermée, attendant sans relâche que tu craques, que tu fasses un faux pas. Et aujourd'hui, en cédant à la tentation d'essayer cette robe, c'est enfin chose faite... tu m'as libérée... et je vais vivre ta vie, tout changer dans ton petit univers si sage... comme je vais enfin m'amuser... quand à toi, et bien tu pourras admirer ce spectacle au travers de chaque morceau de verre qui se trouvera où je serais... tout comme je l'ai fait depuis que tu es entrée dans ce monde... sauf que pour toi, il n'y aura pas de retour possible...
A ces mots, Marie-Sophie comprit son erreur, jamais elle n'aurait du entrer dans cette boutique, mais comment aurait-elle pu savoir ce qui l'y attendait. Ce ne devait être qu'un essayage, un tout petit intermède dans sa vie si sage si parfaite. Au lieu de cela elle se retrouvait prisonnière de l'autre côté de ce miroir, sans espoir de pouvoir en sortir un jour. Et cette fille, cette autre partie d'elle-même, qui était en train de ramasser ses vêtements et son sac de cours et qui allait prendre sa place avec ses parents, ses amis.
Le rideau noir de la cabine, s'ouvrit, laissant découvrir un lieu désaffecté qui n'avait plus rien à voir avec la boutique dans laquelle elle était entrée un instant au part avant. Enfermée dans son miroir Marie-Sophie ne put que la regarder partir... condamnée dorénavant à n'être que la spectatrice de la destruction de ce que fut sa vie ... de sa famille... les larmes de sa mère... la colère de son père... le regard choquée de ses amies... et le rire moqueur de celle qui lui avait tout volé à chaque fois qu'elle s'arrêtait devant un miroir...
La morale de cette histoire ? A vous de voir ... Seulement, quand vous vous regarderez dans le miroir, faites attention à vous....